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Jacques Hogard : Ce que j’ai vu au Kosovo m’a fait quitter l’armée

Comment vous êtes-vous retrouvé au Kosovo ?
A l’époque, j’étais officier supérieur affecté au commandement des opérations spéciales (COS) basé à Taverny. Durant l'été 1998, lorsque la question du Kosovo a commencé à défrayer la chronique, le général commandant les opérations spéciales m’a confié le suivi du dossier Kosovo. Ce qui m’a amené naturellement par la suite à être désigné pour commander le groupement projeté sur le théâtre.
Au début du mois de janvier 1999, avec quelques officiers, j’ai été envoyé à Londres pour prendre contact avec les éléments du CJSOTF du 22ème SAS chargé de coordonner l’emploi des différents groupements des forces spéciales alliées placées sous commandement britannique. Alors que je m'apprêtais à m'engager dans cette mission, mon père, officier général en retraite, m’a rappelé un certain nombre d’éléments constitutifs de la vieille amitié franco-serbe. Je me suis alors documenté sur la Serbie et sur l’histoire, la géographie et les particularités du Kosovo. Comprenant qu’il ne s’agissait pas d’une guerre juste, j’ai alors été à deux doigts de demander à être déchargé de ce dossier, mais mon père. M’a convaincu de n’en rien faire, m’expliquant qu’ainsi prévenu et instruit, je saurai faire preuve de discernement dans l’éxécution de ma mission, tandis que si je me faisais affecté à une autre mission, l’officier qui serait automatiquement désigné pour me remplacer n’aurait pas nécessairement cette capacité de discernement. Je suis alors parti avec quelques uns de mmes subordonnés en reconnaissance en Macédoine, à Kumanovo, où l’OTAN avait installé son Quartier général. De retour en France après quelques jours sur place, j’ai alors été déployé un peu plus tard avec les 150 hommes de mon groupement composé de forces spéciales de l’armée de terre (1ER RPIMa), de la Marine (Commandos Marine) de l’armée de l’air (CPA 10) et de 5 hélicoptères Puma du Détachement ALAT des forces spéciales dont un ou deux équipés de canons de 20 mm. Nous nous sommes installés par un froid glacial sur l’aérodrome de Kumanovo.
Nous étions sur place quand les bombardements de l’OTAN sur la Serbie ont commencé en mars 1999. A ma grande surprise. La veille encore, je pensais que c'était du bluff et de la gesticulation médiatico-politique. Face à ce déferlement de bombes sur la Serbie, j’ai alors dû replier mon dispositif de quelques 30 kms afin de nous mettre hors de portée de l’artillerie serbe. Pour ma part je ne m'attendais pas à voir, pendant 78 jours, les avions de l’OTAN mettre à feu et à sang la région. Cette campagne aérienne a conduit à la décision du président Milosevic à demander le cessez-le-feu et à entamer les pourparlers de Kumanovo. Ceux-ci ayant abouti fin juin 1999 à ;a signature d’un accord militaire technique (MTA), ma mission était désormais de préparer l’engagement de la Brigade française Leclerc dans sa future zone de responsabilité (Nord du Kosovo), d’y faire respecter les dispositions de cet accord et pour ce faire de prendre contact tant avec les autorités civiles et militaires serbes qu’avec les rebelles de l’UCK, garantir la sécurité des populations et préparer le terrain pour l’arrivée de la brigade francaise de la KFOR. Ce n'était pas facile ; nous étions confrontés à une situation de quasi insurrection. Les Albanais de l’UÇK étaient déchaînés, incendiant les maisons, s’en prenant aux églises et monastères, enlevant ou tuant des Serbes de tous âges.Alors qu’ils étaient vaincus, ils relevaient la tête, l’arrivée de leurs alliés de l’OTAN leur donnant des ailes.
Dans votre ouvrage "L’Europe est morte à Pristina", vous racontez le jour où une religieuse est venue à votre poste de commandement pour demander de l’aide, car elle était sans nouvelles des RELIGIEUSES vivant dans un monastère situé dans une zone sous contrôle albanaise. Pouvez-vous revenir sur ce moment ?
Oui, il s’agissait du Monastère de Devič situé dans la Drenica, fief historique de l’UCK. Cela faisait un ou deux jours que nous étions à Mitrovica. Je travaillais avec mes officiers quand, soudain, un de mes hommes m’informa qu’une religieuse serbe, venait de se présenter au PC et demandait à me voir. Je suis donc allé à sa rencontre et j’ai fait ainsi la connaissance de Mère Makarya, supérieure du monastère orthodoxe de Sokolica, une femme de petite taille, très énergique et très dynamique. Elle me prit à partie et me dit qu'elle revenait de Pristina où elle avait été pratiquement éconduite par les officiers Britanniques, mais qu’elle avait aperçu le drapeau français flottant sur notre emprise et qu’elle gardait bon espoir d’être écoutée côté français. Elle me dit qu'elle espérait que les soldats français se souviendraient de l’amitié franco-serbe, et leur porteraient secours.
Je l'ai fait entrer, et c’est là qu'elle m’exposa son problème. Elle était depuis trois jours sans nouvelles des neuf moniales du monastère de Devič, situé en zone UÇK. Mesurant la gravité potentielle de la situation, et bien que ce cas concret ne fasse pas partie de mes missions, je lui dis que j'enverrai une équipe dès le lendemain à l’aube
Ce détachement comportait deux équipes de six hommes chacune répartis dans quatre P4 équipées de mitrailleuses, aux ordres du sous-officier le plus ancien, un maître principal du Commando Hubert. . Une fois arrivés au monastère, ce dernier me rendit compte qu’il avait été dévasté et que les neuf religieuses étaient prostrées et en pleurs. Une d’entre elles semblait avoir été violée, et la tombe du saint Joanike, vénéré dans toute la Serbie, avait été profanée. Ayant demandé à me parler à la radio, Mère Makarya qui avait accompagné mes équipes, me confronta : «Que doit-on faire ? Voilà ce que vous avez amené ! c’est ça votre paix ? » Je lui répondis qu’il y avait deux solutions : soit nous ramenions les religieuses en lieu sûr, soit elles restaient sur place , car après tout, elles étaient sur une terre occupée par leur communauté depuis des siècles, c’était leur vocation d’y vivre, d’y travailler et d’y prier. Elle me répondit que partir signifierait abandonner un lieu de prière sacré pour les Serbes depuis des siècles. J'acquiesçai et compris que je devais trouver un moyen de les protéger.
Je laissai alors quelques hommes au monastère et envoyai un médecin et des vivres. Le chef de détachement m'alerta alors de la probabilité du retour des pilleurs, car il restait des choses à piller et qu’ils avaient d’ailleurs volé les véhicules du monastère. Je décidai de mettre en place un dispositif d’interception pour appréhender les potentiels assaillants avec des consignes strictes d’ouverture du feu en cas de mise en danger de mes hommes. Les terroristes de l’UÇK sont revenus un peu plus tard. Entre temps, j’avais envoyé en renfort un hélicoptère armé, stationné à quelques kilomètres. Lors des sommations qui leur étaient adressées, les soi-disant forces spéciales de l’UCK ouvrirent le feu. Etant en situation de légitime défense, mes hommes ont répliqué à feu nourri et abattu un certain nombre d’entre eux, puis l'hélicoptère termina le travail en poursuivant les fuyards. J’ai mesuré alors le paradoxe de notre situation : alors que la guerre était officiellement finie, nous défendions un monastère et ses religieuses face à des terroristes avérés que nos gouvernants avaient choisi d’aider à se rebeller contre les autorités légitimes d’un pays qui n’avait agressé aucun de ses voisins !
Vous parlez également dans votre livre de l’attaque d’un convoi civil par l’UÇK. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Les Serbes quittaient la région en masse, vers la Serbie centrale. Sur la route de Peć (le siège du Patriarcat de l’Église serbe orthodoxe) à Mitrovica, on m’informa que sur 2 kms, un convoi de réfugiés civils serbes avec viellards, femmes et enfants était pris sous le feu de l’UÇK. Dépêchant sur zone un hélicoptère avec un officier opérations à bord , celui me rendit compte alors de la présence effective d’un dispositif d’embuscade de l’UCK mais aussi de la présence de Land Rover des SAS britanniques. Pour dégager le convoi pris sous le feu, je donnai l’ordre de tirer quelques rafales au canon de 20mm au-dessus des positions terroristes pour montrer qu’ils étaient découverts et que cette action inqualifiable, véritable crime de guerre devait cesser immédiatement. Aussitôt les gens de l’UÇK ainsi que les Land Rover détalèrent. Je reçus alors un appel du général britannique qui commandait le CJSOTF me demandant ce que faisait un hélicoptère de mon groupement tirant sur ses SAS. Je lui répliquai alors qu’il s’agissait probablement d’un malentendu car j’avais tout simplement donné l’ordre de mettre fin à un odieux crime de guerre commis par des salopards ouvrant le feu sur des vieillards, des femmes et des enfants en train de quitter leurs terres. J'étais sidéré d’apprendre que des SAS britanniques, mes soi-disant frères d’armes, pouvaient cautionner par leur présence de tels actes.
Estimez-vous qu’on puisse parler d'épuration ethnique des Serbes ?
C'était et c’est toujours une épuration ethnique. Même après la fin de la guerre, il y a eu des pogroms, en particulier en 2004, et la poursuite d’une politique extrêmement agressive envers les Serbes. Il reste environ 50 000 Serbes au Kosovo, ce qui est encore trop pour eux. La politique anti-serbe de Tito à l'époque de la Yougoslavie, qui a permis l’albanisation progressive du Kosovo, a profondément changé la situation.
Comment expliquez-vous le silence du reste des pays européens face à de tels événements en Europe ?
La plupart des pays européens sont très gênés par la situation. Tout le monde est conscient de ce qui se passe. On entend tous les jours parler de l’agresseur russe en Ukraine, mais personne ne parle de l’agresseur OTAN qui a fait la guerre à la Serbie et plongé la région dans la désolation.
Votre vision de l’armée et de l’OTAN a-t-elle changé depuis cette guerre ?
Je suis devenu profondément « anti-OTAN ». C'est une véritable honte pour la France d’être ainsi vassalisée, soumise à une organisation dont le général de Gaulle nous avait libéré et dans laquelle Jacques Chirac et surtout Nicolas Sarkozy nous ont ramenés. À titre personnel, cela m’a beaucoup marqué et m'a amené à quitter l’armée. Je reste profondément attaché à l’armée française, dont je connais la qualité humaine et professionnelle, mais j’en veux profondément aux politiques qui nous entrainent dans des guerres injustes et folles. Mes hommes sont rentrés comme moi écœurés de ce qui se passait sur place. Il faut noter que nos frères d’armes Italiens ont largement partagé notre sentiment sur cette guerre inique. Celle-ci déclenchée par l’Occident a mené au pouvoir dans cette province serbe, la « Jérusalem terrestre des Serbes », au patrimoine chrétien considérable, une caste de musulmans albanais mafieux, acharnée à faire table rase du passé et du patrimoine chrétien de cette région meurtrie.

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